Portfolio Categories : Ateliers de peintre et France.

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Portrait de Marie Ducaté réalisé par François Lagarde en 1984 à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône, France).

© François Lagarde / SAIF

MARIE DUCATÉ

Né en 1957 à Lille (Nord, France).

Vues d'atelier datant de novembre 1984 (Aix-en-Provence - Bouches-du-Rhône, France).

Figures d’équivalence

Marie Ducaté collectionne, accumule, juxtapose : les genres (art, art décoratif, décor), les médiums (peinture, sculpture, modelage, collage, verre, mobilier…), les styles.
Dans ses notes d’atelier se côtoient des croquis du corps dans la peinture, et l’on pourrait dresser un panorama de la représentation florale ou animale. Un panorama, et non une histoire, car le propos n’est pas de construire mais d’accumuler un grand nombre de variétés. La collectionneuse est également une exploratrice : d’autres temps, d’autres continents nourrissent sa peinture, même si elle n’abandonne pas le point de vue d’une occidentale du XXème siècle (l’ailleurs est présenté comme l’exotisme d’un paradis terrestre). Cette accumulation réorganise les images du monde dans une sereine subjectivité. La juxtaposition des genres, des médiums et des styles nie toute hiérarchie et présente chaque chose sur le même plan. La peinture est généralement organisée par une figure centrale, dans un premier plan, un décor qui offre ou non une représentation en perspective, à l’intérieur d’un cadre travaillé qui se juxtapose comme troisième élément. Cet enchâssement des images peut être augmenté d’une utilisation de la prédelle, comme dans les collages et gouaches sur papier de 1990/91. L’équivalence entre les éléments constitutifs d’une œuvre qui sont traditionnellement hiérarchisés se retrouve dans l’usage du motif : duplication du même qui efface jusqu’à l’idée d’un original et d’une copie, d’une origine et d’un développement narratif.

Cette juxtaposition qui évacue hiérarchie, narration et temps, génère des contaminations repérables à tous niveaux :
- entre les espaces : le cadre se fait peinture à fréquenter la toile qui elle-même utilise des motifs comme le ferait un papier peint ou un objet décoratif
- entre les genres : la peinture est un élément de décor et les éléments décoratifs composent une architecture intérieure comme une peinture
- entre les styles et les médiums : un tableau se dessine avec les motifs des céramiques grecques à ‘’figures rouges‘’….
- entre la fleur et son vase, entre le meuble et l’eau, par le verre etc…

Figures de la conjonction

Nous voici donc transportés dans un réseau plein de rebondissements, d’une chose à l’autre, avec humour et légèreté. A se côtoyer ainsi, les supposés antagonismes se transforment l’un l’autre. Ainsi,des données culturelles intègrent une nature très élargie : la télévision fait partie du paysage du ‘’Paradis‘’. Rien ne distingue non plus le traitement d’un tas de pommes de pin de celui d’une batterie de cuisine. Des images tirées des livres d’histoire de la peinture participent aux décors au même titre que les papiers peints fleuris. Le ‘’portrait de Dora Maar’’ par Picasso est ‘’naturalisé’’. Conjointement, l’histoire défile (en désordre) dans les styles et matériaux picturaux divers : touche large ou discrète, fonds clairs ou palette éteinte comme par un jus. Les représentations de paysage et celles d’intérieur sont traitées de la même façon : la nature est un environnement domestique une nature familière. Tout baigne dans un sentiment unique et étendu.

Cette conjonction des choses sert aussi les sujets. C’est l’évidence avec ces images d’une copulation universelle joyeuse, qui touche les animaux, les végétaux, les humains. L’homme est dans les bras du taureau, joue avec le poisson…Les humains-papillons des dernières toiles ne sont-ils d’ailleurs les fruits de cette promiscuité générale ? L’accouplement est toujours traité dans un érotisme naïf, associé au jeu et au sommeil, jamais lascif ni réaliste. Le couple autour duquel tourne l’univers de Marie Ducaté est partout chez lui. L’innocence des choses du sexe – d’avant la faute, ce dont témoigne l’absolue nudité des humains –, construit une coquille protectrice autour de chaque couple endormi.

L’aveuglement

Rien n’est tel dans l’univers aujourd’hui. Le paradis sur terre est pollué à certaines heures. On meurt de faim violemment, dans un camp de réfugiés en rase campagne,
fermé comme un piège. Il n’est pas possible de sortir du temps ni de l’histoire. Il n’est pas possible de peindre – ni de regarder – des images de bonheur aux yeux clos, sans penser aux images insoutenables où ces moribonds vous regardent. Tous les yeux fermés des personnages de Marie Ducaté sont la contiguïté des yeux ouverts du drame, que d’une certaine façon ils représentent. Comme la matière et le trou noir se juxtaposent dans le cosmos, le chant touche au cri. Le paradis touche un enfer qui ne se peint pas. Les romains plaçaient d’ailleurs la porte des enfers dans le paysage champêtre de leur péninsule. La mort est donc là tout près.

Ces images constituent-elles un sûr rempart contre le désespoir qui s’y adosse ?
La légèreté de l’homme-papillon (ailleurs) confirme l’insoutenable légèreté de l’être (ici). La fiction de la peinture n’est-elle pas un moyen sûr de purger le réel de ses permanents effets d’illusion ?

Claire Peillod
Novembre 1996

Catalogue de Villefranche-sur-Saône
Conception : Brigitte Laurençon

Œuvres de la collection:


Sans titre, 1983-1984

Crédit photographique : Jean-Luc Auriol et Alain Gineste